mardi 6 février 2018

Après le procès de l'amiante, celui du chlordécone ?



Les antillais seraient toujours aussi contaminés par le chlordécone, un pesticide interdit en 1993 mais qui restera présent pendant des centaines d'années dans les sols, les rivières et les fonds marins. Face à la situation sanitaire critique, des voix s'élèvent pour réclamer un procès où l'État, les scientifiques et le lobby des exportateurs de bananes, assumeraient leur part de responsabilité liée à l'utilisation de ce pesticide interdit aux États-Unis... dès 1976.

Récemment la pollution du chlordécone aux Antilles est revenue sur le devant de la scène car contrairement à ce que l'on pouvait espérer avec le temps, la situation ne s'est pas améliorée. Elle se serait même détériorée puisque les quantités de résidus maximum autorisées dans la viande ont récemment été fortement augmentées. Les seuils maximum autorisés de 20 microgrammes par kilo ont ainsi été multipliés par cinq pour la viande de bœuf et par dix pour celle de volaille.

Cet ajustement important a été autorisé  par le ministre de l'agriculture, au mépris de la position des scientifiques de l'Anses, résumée par cette phrase : "Pour les populations surexposées, l’Agence considère plus pertinent d’agir par des recommandations de consommation plutôt que par un abaissement des LMR" (limites maximales de résidus). De son côté, le ministère donne comme explication la prétendue nécessité d'appliquer une surprenante directive européenne de 2013. Mais on le sait, les directives européennes ne sont pas toujours appliquées. Et accuser l'Europe est parfois bien pratique quand on cherche à se dédouaner d'une décision aussi controversée.

La mesure a plus certainement été prise afin d'ajuster les contrôles vétérinaires à la réalité de ce pesticide très persistant, qui s'accumulerait de plus en plus dans les sols des pâturages et des fermes d'élevage souvent situées en aval des bassins versants. Les scientifiques évoquent ainsi le chiffre ahurissant de... 700 ans avant que la moitié des quantités de molécules présentes dans les sols ne soient dégradées (demi-vie). Heureusement, le chlordécone n'est pas assimilée par les plantes et reste au niveau des racines. En revanche, il s'accumule dans la matière organique des sols au point de contaminer les productions poussant en terre, mais aussi à proximité immédiate (par les poussières). Ainsi salades et carottes, mais aussi tomates ou aubergines sont plus ou moins contaminées, sur de vastes zones de Martinique et de Guadeloupe. La Guyane est quant-à-elle préservée en raison de l'absence de culture intensive de la banane.



Naissance prématurée, retard de développement et cancer à cause du chlordécone


On l'a vu, les végétaux ne sont pas les seuls aliments concernés par la contamination puisque le chlordécone se retrouve dans les micro-organismes en contact avec la terre, la vase des rivières etc.  Ainsi, les animaux qui se nourrissent au contact de ces milieux sont eux-aussi progressivement contaminés, tout comme les langoustes ou les poissons frayant à proximité des côtes entourant les bassins versants des régions bannières. L'interdiction de la pêche dans ces zones est d'ailleurs toujours en vigueur depuis 2009.

Afin de connaitre les effets de la molécule sur l’homme, une étude de l’Inserm baptisée « Ti-moun » avait été conduite en Guadeloupe à partir de 2008 sur des milliers de mères et sur leur bébé. Elle a permis d'établir une corrélation entre le taux de chlordécone dans le sang de la mère et des retards de développement psychomoteurs chez le bébé. L’étude a également conclu à une incidence entre ce taux de chlordécone et l'augmentation du nombre de naissances prématurées. Enfin, une étude antérieure, « Karuprostate » menée en Guadeloupe, établissait quant-à-elle un lien entre le cancer de la prostate, très présent aux Antilles et l’exposition au chlordécone. Les études ne manquent donc pas contrairement aux affirmations récentes de la ministre de la Santé, qui est - à l'image du gouvernement - opposée au projet d'un fonds d'indemnisation des victimes des pesticides porté par deux sénateurs PS. Une ministre qui, lorsqu'elle était directrice de l’Institut national contre le cancer a retiré sans justification, les financements à l'étude "Madiprostate" qui devait confirmer en Martinique, les résultats édifiants obtenus sur l'île sœur.


Evolution de la contamination des sols en chlordécone (2007-2016) :

Données de 2016
Données de 2007


Méfiance des consommateurs vis à vis des productions locales


Mais revenons aux Antilles, la situation sanitaire causée par l'agro-industrie de la banane conventionnelle n'impacte par seulement la santé de la population, elle contribue aussi à détruire la production maraîchère et vivrière locale. Ainsi les poules élevées en batterie et les bœufs qui grandissent "hors-sol" ne seraient pas soumis à la contamination par la terre, particulièrement si les animaux consomment des aliments importés.

Un paradoxe qui contribue à déprécier les rares productions locales - qui ne soient pas de la canne et de la banane - et pousse les antillais à s'en détourner. Ce refus d'acheter aux nombreux petits agriculteurs hors-filière -donc non-contrôlés- est d'ailleurs l'une des propositions phares des scientifiques de l'Anses dans un rapport paru en novembre dernier, qui confirme le maintien de la contamination. L'autre proposition est le maintien des LMR, aujourd'hui remis en cause par le gouvernement. En réponse, la société antillaise s'est émue de ce scandale, des collectifs ont été montés sur les deux îles et une pétition lancée il y a un mois recueille déjà 30.000 signatures (soit près de 4% de la population des deux îles). 



Bientôt un procès du chlordécone... comme il y a eu un procès de l'amiante ?


Le chlordécone, est doublement emblématique aux Antilles car il symbolise une trahison de l'État qui interdit par décret, une première fois la molécule en 1982... mais préserve son utilisation dans les bananeraies. Le gouvernement français a ensuite de nouveau cédé au très influent lobby de la banane en autorisant successivement plusieurs dérogations à l'interdiction totale de la molécule intervenue en 1990. Des dérogations qui s'étaleront sur trois ans, afin... écouler les stocks. 

La molécule est aussi le symbole d'une société post-esclavagiste, où les principaux producteurs de bananes sont aussi les descendants des anciens esclavagistes, les fameux "békés". Une société qui n'oublie pas qu'à la deuxième abolition de l'esclavage en 1848, ce sont les esclavagistes qui ont été indemnisés par la France et non pas les esclaves. Une société qui réclame périodiquement ce procès de l'esclavage comme les juifs ont exigé celui de Nuremberg. Dans cette société antillaise morcelée, la persistance centenaire du chlordécone est donc un problème qui dépasse le seul cadre sanitaire et agricole. Si aucun procès ne se tient, les tensions réapparaîtront dans 10 ans, dans 20 ans...

Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé de crever l’abcès puisque pas moins de trois plaintes sont déposées contre X entre.... 2006 et 2007 pour tenter de déterminer les responsabilités de ce désastre sanitaire : deux en Martinique et une en Guadeloupe. Elle n'ont pourtant jamais abouti. Pourtant il semblerait que la Justice devant le tollé provoqué par l'augmentation des LMR et par la sortie du dernier rapport de l'Anses ait décidé de se pencher sérieusement sur le dossier. Les trois plaintes qui se trouvent désormais chez le même juge d’instruction au tribunal de grande instance de Paris vont sans doute être instruites. Volonté de faire la lumière sur cette affaire ou communication distillées afin de calmer provisoirement les esprits ?

Les avocats des associations plaignantes ont été convoquées la semaine dernière pour leur expliquer que des gendarmes ont pour mission d'identifier les responsables ministériels, les importateurs, les lobbyistes et les planteurs qui ont pu utiliser le chlordécone après l'interdiction de 1993. Mais imagine-t-on un procès de l'amiante qui soit circonscrit à la période d'après l'interdiction de 1997 et fasse fi des décennies d'empoisonnement et de mensonges étatiques et industriels sur le sujet ? Les prochaines semaines nous diront si l'État souhaitent permettre l'apaisement, ou si la relance de la procédure vise simplement à balayer provisoirement la poussière sous le tapis d'une histoire déjà surchargée.

Jérémi Michaux

La pêche et l'agriculture antillaises contaminées par le chlordécone - 2014

Le Chlordécone et les bébés prématurés aux Antilles - 2014

Les balbutiements de l'agriculture bio en Guadeloupe - 2017