mardi 20 février 2018

L'homme a créé des animaux génétiquement fragiles et dépendants



L'homme qui modifie le génome de la vache, du cochon ou de l'abeille domestique, a créé des espèces productives mais aussi plus fragiles et entièrement dépendantes de lui. Ceci alors que l'industrialisation de l'élevage génère une homogénéisation des races et fait disparaître de nombreuses variétés locales. 


Si on vous demande de dessiner un cochon, il est fort probable que vous esquissiez un porc tout rose et bien dodu, directement inspiré du fameux conte du 18ème siècle « Les trois petits cochons ». Pourtant, cette vision du cochon qui domine l'imaginaire collectif occidental n'a rien d'évidente. Cette race de cochon est le résultat de la domestication des premiers sangliers capturés en Europe au IVe millénaire avant J-C. Ces derniers ont ainsi progressivement évolué en fonction de leurs nouvelles conditions de vie (enclos, pâturage, alimentation...) et de la limitation du nombre de partenaires disponibles. 

Ainsi, le nom latin de l'espèce la plus courante de porc (Sus scrofa domesticus) signifie littéralement « sanglier domestique ». Le résultat de cette domestication, c'est que contrairement au sanglier, le cochon a progressivement perdu ses défenses, son museau s'est raccourci, sa gueule s'est élargie, son cerveau s'est réduit de 20%, la morphologie de son dos a changé, sa peau s'est assouplie et il a perdu ses poils.

Sangliers sauvages - Henk Monster 


Du sanglier sauvage, au cochon industriel


Les deux espèces demeurent pourtant génétiquement assez proche puisque les croisements seraient encore possible. Jusqu'à quand ? Car l'évolution des techniques de sélection ont considérablement modifié le patrimoine génétique du cochon afin qu'il corresponde aux impératifs de l'élevage intensif. La sélection artificielle (croisements) qui consiste à favoriser la reproduction des animaux les plus costauds est certes, pratiquée depuis plusieurs siècles. Mais les choses se sont réellement accélérées au 20ème siècle.

Les éleveurs industriels n'étaient plus les seuls responsables de l'évolution génétique de leurs animaux. C'est une tâche qu'ils déléguèrent aux laboratoires, qui possèdent une banque des semences de mâles sélectionnés. Dès les années 90, ils parviennent à décrypter certaines parties du génome. Les semences contenant des gènes non désirés sont écartées. On peut donc parler de sélection génétique, essentiellement basée sur des critères de rentabilité. Un gène ne sera conservé que s'il ne nuit pas à l'expression des gènes favorisant le rendement économique du laboratoire et de l'éleveur. Mais la nature est ainsi faite qu'en accentuant certaines qualités, les animaux en perdent d'autres.

Dans l'élevage porcin, il est fréquent que la semence de certains verrats serve à l'insémination de dizaines de milliers de truies. Le problème, c'est que la diminution de la diversité génétique qui en découle, facilite les épidémies. Les virus ont par exemple moins besoin de s'adapter pour contaminer des animaux qui sont génétiquement très proches. Ce manque de diversité est l'une des causes du recours fréquent aux antibiotiques dans les élevages industriels. 

Pour compenser cette fragilité des animaux, la productivité des truies sélectionnées a été augmentée, puisqu'elles portent en moyenne 12 porcelets, contre environ 7 marcassins pour une laie. Ces dernières pèsent en moyenne une centaine de kilos contre... plus de 300 kg pour les femelles "large white", race la plus répandue en France. Une évolution qui n'est pas prêt de s'arrêter puisque depuis les années 2010, c'est désormais l'intégralité du génome des principaux animaux d'élevage qui est décrypté en laboratoire.


A gauche un crane de sanglier, à droite de cochon domestique - Rassinger et Cammerer MWNH

Si vous souhaitez mieux comprendre le sujet de la sélection génétique, regardez cette vidéo de l'Institut du porc. (Attention toutefois au jargon car les "qualités maternelles" à sélectionner chez la truie, sont : sa production de lait, le nombre et la taille de ses porcelets).

Capture d'écran d'une vidéo de l'IFIP vers 05"00


Perte de biodiversité des élevages bovins et augmentation de la dépendance


La structuration de l'agriculture en filière industrielle durant le 20ème siècle a eu l'effet d'homogénéiser de plus en plus les espèces. A tel point qu'une seule race laitière, la "Prim'holstein" représente aujourd'hui... 66% du cheptel français. Des études américaines ont même démontré que toutes les "holstein" de la planète sont issues de seulement... deux taureaux nés en 1880. 

Ainsi, non seulement ces "super animaux" sont génétiquement proche mais au passage, ils sont aussi devenu fortement dépendant de l'homme pour leur survie. La plupart des vaches sélectionnées ne peuvent pas mettre bas sans que l'homme n'intervienne pour "tracter" les pattes du petit veau. Ce n'était pas le cas des bovins rustiques d'antan et encore moins de leur ancêtre, l'auroch sauvage européen, aujourd'hui disparu à force de domestication. 

Principalement en cause dans cette incapacité à vêler seule, l'étroitesse des voies génitales de ces vaches et la taille importantes des veaux. Pire, chez certaines races, la césarienne est même obligatoire. C'est le cas de la très controversée "blanc bleu belge", une race dont les mâles sont si impressionnants, que certains soupçonnent des modifications de leur génome en laboratoire, une pratique interdite sur les animaux en Europe. Peu présente en France, la race est utilisée pour produire de la viande conventionnelle, dans le Nord et en Belgique.

Selon Yves Beckers, professeur de zootechnie à l'Université de Liège, cité par la RTBF, il n'y aurait pas eu de manipulation génétique en laboratoire mais  : "Ce qui fait que le Blanc Bleu n'est pas bio c'est que [...] on est à 99% de césariennes. Or l'agriculture biologique n'accepte que 20% de césariennes."


Mâle dont la semence est destinée à la reproduction, et la viande à la consommation :



Heureusement, cette incapacité à mettre bas par des voies naturelles, n'est pas la règle puisque les éleveurs français de charolais y auraient recours pour "seulement" 4 % des vêlages, selon le ministère de l'agriculture. Enfin, cette homogénéisation des races, conséquence de l'harmonisation des techniques et des procédés de l'élevage industriel a conduit à l'extinction de nombreuses races locales de bœufs. Ces espèces disparues alors qu'elles étaient parfaitement adaptées à leur région sont notamment listées sur cette fiche de l'encyclopédie participative Wikipédia.


L'abeille à miel disparait de nos campagnes


Les apiculteurs, dessin de Brugel, 1568


Les gros animaux d'élevage ne sont pas les seuls à souffrir du développement de la domestication. C'est aussi le cas des abeilles à miel, déjà fortement impactées par les pesticides et par l'extension de l'agriculture mono-culturale, qui réduit considérablement leur choix de végétaux à butiner. Depuis des millénaires, les hommes avaient l'habitude de se servir directement dans les ruches découvertes en pleine nature. Ils les trouvaient non sans mal, dans les anfractuosités des arbres ou des falaises, à l'abri de l'appétit des prédateurs. Mais peu à peu, la domestication des abeilles a été organisée, contrôlée, rationalisée dans des troncs d'arbres coupés, des poteries ou des paniers en osiers. Aujourd’hui, c'est dans des ruches construites pour faciliter les interventions humaines et augmenter la productivité, que les abeilles évoluent.

Avec la modification de leurs conditions de vie, les abeilles à miel ont vu leur génome changer à tel point que dans les pays modernes, où l'apiculture est très développée, elles sont considérées comme des "abeilles domestiquées". C'est le cas en France où celles que les scientifiques appellent "abeilles sauvages" sont issues d'espèces ne produisant pas de miel. Cela vient du fait que les essaims d'abeilles à miel ne se retrouvent quasiment plus à l'état sauvage, sauf à s'être échappés d'une ruche d'apiculteur. Selon les spécialistes, ces abeilles domestiquées sont devenues si peu rustiques, qu'elles seraient incapables de "passer l'hiver" en pleine nature. Il faut dire que dans les ruches, les conditions de vie sont bien différentes :
  • Elles sont parfaitement à l'abri des intempéries et du froid
  • Des "amorces de cires" leurs sont fournies pour faciliter la réalisation des alvéoles qui abriteront la progéniture de la reine, ainsi que leurs réserves de miel et de pollen
  • Lorsqu'elles sont trop nombreuses, l'apiculteur facilite la division de l'essaim en provoquant la naissance d'une autre reine
  • Elles sont nourries avec du sucre, de l'automne jusqu'au printemps qui voit apparaître les premières fleurs à butiner. Modeste compensation pour le miel récupéré.
  • Les reines ont souvent les ailes partiellement coupées pour empêcher les essaimages naturels



Pour ne rien arranger, de véritables petits laboratoires à "produire" des reines et des essaims d'abeilles se développent depuis 70 ans afin de pallier à l'importante mortalité des abeilles. Le problème, c'est que comme une reine vie seulement trois ans, cela fait déjà 23 générations que la pratique se généralise. Chez l'abeille, l'évolution du génome est ainsi bien plus rapide que pour la vache ou le cochon. Enfin, les abeilles sélectionnées qui naissent dans ces élevages spécialisés  sont réputées productives et peu agressives, mais aussi plus fragiles que les abeilles locales, parfaitement adaptées au climat des différentes régions françaises. 

Les abeilles locales sont ainsi victimes de l'industrialisation de l'agriculture et de la facilité qui consiste à acheter des reines sélectionnées. Elles sont désormais en voie de disparition. Surtout qu'il est quasiment impossible de limiter l'hybridation des abeilles sélectionnées, avec les abeilles locales. En effet, des mâles sélectionnés parviennent à féconder les reines locales lors de leur "vol nuptial". C'est pour toutes ces raisons que les membres de la Fédération européenne des conservatoires d'abeilles noires (Fedcan) ont adopté en 2015, une charte visant à créer des zones exemptes d'abeilles sélectionnées, mais aussi à réduire l'intervention humaine, laquelle contribue à la domestication. L'objectif est de préserver les races locales, également appelées "abeilles noires", car souvent plus poilues que les abeilles sélectionnées. 

Aujourd'hui toutes les formes d'élevage semblent être plus ou moins touchées par une accélération de la domestication causée par la sélection génétique en laboratoire. Les limites à cette industrialisation du vivant sont-elles franchies lorsque ces animaux ne sont plus capables d'évoluer dans leur environnement naturel sans l'intervention de l'homme ? La question est posée. 


Michaux Jérémi