jeudi 28 décembre 2017

Les balbutiements de l'agriculture bio en Guadeloupe




Malgré un fort potentiel, l'agriculture biologique a du mal à s'implanter en Guadeloupe. La faute à une demande locale faible mais surtout à des freins de la part des lobbys agro-industriels de la canne et de la banane qui dictent la politique agricole de l'île. Pourtant l'augmentation du nombre d'agriculteurs bio laisse quelques raisons d'espérer.

Relativement éloignée de « l’œil » du cyclone Maria, où les vents sont les plus forts, la Guadeloupe a pourtant subit le 18 septembre dernier, des rafales atteignant jusqu'à 150 km/h. Comme souvent, les agriculteurs de l'île ont été les premiers impactés. Ainsi, la petite exploitation d'Elin Losange située sur la commune rurale de Sainte-Rose a connu de grosses pertes. Ce pionnier qui a débuté l'agriculture biologique en 1989 avec l'exigeant label Nature et Progrès, devra remplacer plusieurs grandes serres de salades, qu'il n'a pas pu débâcher à temps. Il estime le coût des dégâts à près de 20.000 euros. Il devrait être partiellement remboursé de cette somme en raison de l'état de catastrophe naturelle, mais dans ces cas là, les délais sont toujours très long.

On comprend dès lors l’effervescence autour de la venue sur l'île, ce lundi 27 novembre de Thierry Stoedzel, directeur général d'Ecocert, l'un des principaux organismes certifiant les différents labels bio. La rencontre organisée par le "Groupement des agriculteurs EcoBio" est importante pour les petits agriculteurs labellisés qui souhaitent que le certificateur prenne en compte leur situation, souvent catastrophique. Elle est également cruciale pour Ecocert, lequel vient de voir apparaître, après plus de vingt ans de monopole, la concurrence de Certipaq. Une arrivée, qui change la donne puisque depuis un an, les adhésions au GDA EcoBio, sont passées d'une trentaine à près de 50 membres.

Selon les nouveaux convertis, les coûts de certification d'environ 400 euros/an, sont quasiment identiques chez les deux acteurs, mais la prise en charge de Certipaq serait meilleure et plus rapide. En effet, le nouveau certificateur a embauché une personne sur place alors qu'Ecocert gère encore les dossiers depuis la métropole. Un reproche, dont Thierry Stoedzel semble avoir pris la mesure : "l'embauche d'un collaborateur basé en Guadeloupe est en cours, j'ai d'ailleurs commencé à rencontrer des personnes en ce sens". Une annonce qui ravit le président du GDA EcoBio, Christophe Latchman, lequel plante avec un succès en demi-teinte, de la vanille sous-serre depuis quelques années : "Ce qu'il nous faut, c'est une écoute sur place car étant donné que les conditions ne sont pas les mêmes, les solutions doivent forcément être différentes".

Thierry Stoedzel, d'Ecocert discute avec les membres du GDA EcoBio. En arrière plan les serres dévastées d'Elin Losange


L'absence d'hiver, la chaleur et la forte humidité ambiante pousse d'ailleurs certains agriculteurs conventionnels de l'île à dire que le bio local ne serait pas rentable. Une affirmation tenace bien qu'elle soit contredite par les résultats probants obtenus en République dominicaine et sur l'île de Cuba, toutes proches. Cette dernière démontre d'ailleurs -depuis les années 60 et l'instauration par les États-Unis d'un embargo sur les importations d'intrants- qu'elle parvient à se passer totalement de l'agro-industrie pour nourrir sa population. Les techniques mises en place par les agriculteurs cubains sont d'ailleurs une source d'inspiration pour leurs confrères guadeloupéens. Malheureusement les faibles moyens dont dispose le GDA EcoBio ne lui permet pas d'organiser des échanges avec Cuba.


Les producteurs de canne et de banane privilégient l'agriculture conventionnelle


Si le principal frein à l'agriculture bio en Guadeloupe ne vient pas du climat tropical, pourquoi représente-t-elle moins de 1 % des surfaces agricoles contre près de 6 % au niveau national ? Selon Renaud Viguier, directeur du GDA EcoBio : "La superficie moyenne des exploitations bio est relativement petite, moins de 5 hectares et la demande locale pour les produits bio est encore relativement faible mais elle est en croissance. Le nombre et la taille des exploitations bio devrait donc mathématiquement augmenter".

A demi-mot, d'autres avancent d'autres freins moins évident, puisqu'il s'agit de ceux déployés par les très puissants producteurs de la canne et de la banane conventionnelle. En Guadeloupe, ces derniers utilisent près de 80% des terres cultivées, en monoculture et au détriment de l'indépendance alimentaire de l'île. Se sont également de gros consommateurs d'engrais et de pesticides mais également les principaux importateurs de ces intrants synthétiques. Un mélange des genres qui ne les incitent pas à se convertir à la bio malgré un très fort potentiel d'exportation. Ainsi les quelques petits producteurs de cannes et de bananes bio en Guadeloupe écoulent leur production localement.

Pourtant, l'engouement national pour l'agriculture bio, fait craindre aux gros producteurs conventionnels une diminution de leurs bénéfices à cause d'une baisse d'intérêt du public métropolitain pour leur production. Pour contourner cette défiance, depuis 2015, l’Union des groupements de producteurs de bananes de Guadeloupe et de Martinique (UGPban) mise beaucoup sur le "made in France" avec  notamment l'apposition d'étiquettes tricolores sur les bananes destinées à la Métropole. Le lobby qui revendique un chiffre d'affaire de 160 millions d'euros, avaient même lancé lors du dernier Salon de l'agriculture, une campagne de communication controversée contre la banane bio, forcément étrangère. 

L'UGPban qui a rapidement été condamné à retirer sa campagne, avançait que ses bananes conventionnelles serait "mieux" que leurs concurrentes bio produites dans des pays non-européens. En cause selon le lobby, la dizaine de dérogations accordées à ces pays étrangers par le label Bio européen, notamment en ce qui concerne les épandages aériens mais aussi les conditions de travail. Des dérogations qui devraient bientôt être interdites par une future réglementation très imparfaite, mais qui comporte quelques avancées. Rédigée par les Etats européens sous l'égide de la Commission, elle sera bientôt soumise au vote du Parlement de l'U.E.


Les lobbys agro-industriels s'opposent au bio malgré le scandale du chlordécone


Le plus déroutant dans cette histoire, c'est que l'UGPban exporte également vers la Métropole, des bananes bio produites... en République dominicaine. Un comble ! Indirectement, cette campagne de communication choc visait peut-être aussi à verdir l'image de la banane antillaise qui reste très liée aux conséquences pour la population antillaise, du tristement célèbre chlordécone. Cet insecticide aux effets neurologiques et cancérogènes a été utilisé aux Antilles jusqu'en 1993 alors que les Etats-Unis l'interdisait dès 1976 en raison de sa toxicité et de sa persistance plus que centenaire dans les sols. Une interdiction qui n'avait pas empêché le très influent lobby de la banane antillaise d'obtenir des dérogations exceptionnelles de la part de l'Etat pour continuer à l'épandre.

Résultat, une explosion des cas de cancers liés à ce pesticide et l'impossibilité de commercialiser tous les légumes poussant au contact du sol (concombre, manioc, patate douce...) provenant des vastes zones d'épandages mais également des bassins versants. Dans ces régions de Guadeloupe et de Martinique, il est également interdit de vendre tous les produits issus de la mer, sur des centaines de mètres autour des côtes. Une catastrophe écologique comme il en existe peu en France métropolitaine. Un scandale dont une poignée de "békés", les descendants des esclavagistes, qui posséderaient toujours entre 30 et 40% des terres agricoles cultivées de Guadeloupe, portent le fardeau. Ceci, à cause du poids de l'histoire et de leur influence prépondérante au sein de l'UGPban.

Un traumatisme qui reste très présent localement alors qu'aucun de ces gros producteurs de bananes ne s'est encore convertit au bio. Ainsi les bananes bio, qui se vendent en Métropole viennent toujours principalement de la République dominicaine. Pourtant depuis 2014, un producteur martiniquais de bananes bio démontre la faisabilité de cette production en vue de l'export. Ainsi, Michel Blondel la Rougery souffle un vent de changement face au lobby agro-industriel : "Aujourd'hui, l'agriculture conventionnelle est basée uniquement sur les intrants. C'est à dire que quasiment 80% de nos rentrées d'argent repartent dans les intrants. Mais aujourd'hui, on arrive à être quasiment autonome sur notre exploitation de banane Cavendish bio". L'homme détaille dans la vidéo ci-dessous les techniques élaborées qu'il déploie pour reconstituer la vie biologique de ses sols.



Une production vendue hors des circuits traditionnels


En l'absence de filière d'exportation bio, les agriculteurs de Guadeloupe, disposant de volumes suffisants, ont le choix entre une poignée de magasins bio et deux ou trois grandes surfaces. Ainsi des membres du GDA EcoBio ont été jusqu'en 2015, très présent chez le géant Carrefour à Baie-Mahault. C'était juste avant que la direction du centre commercial ne mettent les différents producteurs en concurrence afin de faire baisser les prix. Ces derniers ont alors préféré se réorienter vers de la vente directe à la ferme ou vers les marchés de produits frais. D'autres agriculteurs privilégient au contraire la régularité et la capacité d'investissement que permet le système des Amap.

L'association « Mon panier bio Guadeloupe », organise ainsi tous les jeudi après-midi une remise dans la zone commerciale de Jarry, située à deux pas de Pointe-à-Pitre. Quelques christophines, un peu de thym et de persil, des ignames, du piments, des citrons et un bouquet de plantes médicinales, les paniers des amapiens sont diversifiés, selon le principe de l'agriculture vivrière des fameux "jardins créoles".

La remise des paniers est aussi l'occasion d'informer le public avec des stands qui abordent la nécessité de préserver l'environnement local en partenariat avec le Parc national des Mamelles, avec des associations qui luttent pour la réduction des déchets ou qui promotionnent les produits locaux. Des démarches écologiques, qui prennent encore plus de sens sur cette petite île des Caraïbes, où les conséquences du changement climatique sont bien visibles. 

Remise des paniers bio et animations autour de l'écologie au Village de Jarry



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http://www.environnement-et-energie.fr/2014/01/le-chlordecone-et-les-bebes-prematures.html

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