mercredi 27 avril 2016

Taxe Nutella : l'huile de palme bientôt moins taxée que l'huile d'olive ?






A la faveur du projet de loi biodiversité, l'huile de palme pourrait devenir l’une des moins taxées dans notre pays. Les députés ont en effet voté jeudi 17 mars, une taxe de seulement 90 euros par tonne d'huile de palme, contre 190 euros/tonne pour l’huile d’olive. Un comble quand on sait que l'huile de palme est fortement décriée pour son impact sur l'environnement et sur la santé. Mais, qui a peur de la fameuse "taxe Nutella" ?

Un pas en avant, un pas en arrière. Alors même que es députés interdisaient les insecticides néonicotinoïdes surnommés "tueurs d'abeilles", les mêmes parlementaires décidaient de diminuer fortement la taxation de l'huile de palme connue pour être peu écologique. La taxe votée à l'Assemblée dans le cadre du projet de loi biodiversité est en effet de seulement 90 euros/tonne, alors que le Sénat avait initialement validé un coût de 300 euros/t. Si les débats en restent à ce stade, l'huile de palme sera donc moins taxée que l'huile d'olive (190 euros/t) ou que l'huile d'arachide (170 euros/t). Pourtant l'huile de palme est non seulement décriée pour son impact sanitaire, en raison de sa forte teneur en acide gras, mais aussi des dégâts importants que sa culture cause à l'environnement. 

Le risque de cette faible taxation, est d'encourager l'industrie agro-alimentaire à privilégier l'huile de palme pour ses produits préparés (biscuits, pâtes à tartiner, sauces, plats cuisinés...). Ainsi, pas moins de 150.000 tonnes d'huile de palme sont consommés chaque année en France, le plus souvent sous la mention "huile ou graisse végétale".

Pourtant, les agences sanitaires recommandent de limiter notre consommation d'huile de palme, car elle contient 50% d'acides gras saturés contre une moyenne de 15 % dans les autres huiles. Or, ces acides gras saturés participent à augmenter notre taux de cholestérol, le risque de maladies cardiovasculaires et favorisent l'obésité.

 
Déforestation et champs de palmiers à huile  (NASA)
Fort impact de l'huile de palme sur l'environnement et les modes de vie locaux


L'impact de l'huile de palme s'exprime aussi sur l'environnement puisque l'exploitation massive de cette culture, principalement en Malaisie et en Indonésie, génère une forte baisse de la biodiversité locale. En effet,  les forêts primaires d'Asie, mais aussi d'Afrique ou d'Amérique du sud sont défrichées pour laisser place à d'immenses champs de palmiers aux pieds desquels rien ne pousse, et qui abritent une faune très restreinte. 

En outre, de nombreux traitements sont réalisés sur ses champs, augmentant fortement l'empreinte carbone des cette culture (engrais, herbicides et pesticides chimiques sont des dérivés du pétrole).  C'est alors l'écosystème de régions entières qui se trouve fortement affaibli par le manque de biodiversité lié à cette monoculture intensive du palmier à huile.
Mais ce n'est pas tout, car l'appétit croissant de l'industrie agro-alimentaire des pays riches pour l'huile de palme (2kg/français/an), pousse les pays producteurs à rentrer de plain-pied dans une logique agro-industrielle qui génère un fort impact local.  

Palmiers à huile au Cameroun (Marco Schmidt)

Le besoin croissant de terres incite alors les propriétaires terriens à allumer d'immenses feux de forêt -plus ou moins bien contrôlés- qui permettent de défricher plus rapidement les futurs champs. Des tonnes de gaz à effet de serre sont alors rejetées dans l'atmosphère. Des émissions polluantes, qui s'ajoutent à celles nécessaires au transport de l'huile de palme vers ses principaux lieux de consommation, parfois distant de dizaines de milliers de kilomètres.

Enfin, les enquêtes menées par des ONG comme Greenpeace ou WWF le prouvent, les expropriations des paysans sont nombreuses dans ces régions où le chiffre d'affaire des géants de l'agro-industrie, qui convoite leurs terres, est parfois supérieur au PIB des pays concernés. Un cercle vicieux, que même la "certification durable" croissante de champs d'huile de palme, fondée sur des principes agricoles plus respectueux de la nature ne semble pas pouvoir arrêter. Un bon point tout de même, les députés ont voté une exonération de taxe pour l’huile de palme "durable" qui pourrait inciter les industriels à privilégier cette dernière. Les consommateurs ont donc un rôle à jouer puisque certains produits affichent ostensiblement la mention "huile de palme durable", ou bien remplacent tout simplement l'huile de palme dans leur recette.

Les industriels et les pays producteurs en faveur du statu-quo


L'amendement au projet de Loi biodiversité avait été proposé par Europe Ecologie Les Verts en 2015. La taxation que proposaient les écologistes avait initialement été fixée à 300 euros par tonne en 2017 lors de son vote par les sénateurs. Elle a finalement été abaissée à 90 euros/t par les députés. Pour les ONG, cette taxe a été rabotée sous la pression des agro-industriels (le député LR, David Douillet, ancien ambassadeur de Nutella était à la pointe des "opposants"), mais aussi des états producteurs. Deux pays, la Malaisie et l’Indonésie sont particulièrement visés puisqu'ils représentent 86 % de la production mondiale. D'ailleurs, la nouvelle secrétaire d'Etat à la biodiversité, et ex-membre d'EELV, Barbara Pompili avait déclaré avant le vote : "Nous ne voulons ni d’un boycott de ces deux pays, ni même de l’huile de palme." Une réponse que n'aurait pas reniée notre ministre des Affaires étrangères.

Et de poursuivre que cette taxe à 90 euros permettait "d’envoyer un signal" aux pays exportateurs, tout en restant " réaliste ". C'est sans doute ce manque de réalisme politique qui avait généré un imbroglio médiatique entre notre pays, l'Italie... et Nutella il y a près d'un an. On se souvient de l'intervention maladroite de Ségolène Royale, invitée lundi 15 juin au "Petit Journal" de Canal+. La ministre de l'Ecologie déclare: "Il faut arrêter de manger du Nutella, parce que c'est de l'huile de palme". Le fait que Mme Royale s'en prenne d'une manière si direct, à une marque en particulier -qui plus est populaire- avait eu un impact négatif sur l'opinion publique, jusque de l'autre côté des Alpes.
L'idée n'avait pas beaucoup plu en Italie, où se trouve le siège de Ferrero qui possède la marque Nutella. 

Avec un certain manque de réserve, qui sied peu à sa fonction, l'homologue italien de notre ministre de l'Ecologie, Gian Luca Galletti avait réagi dans un tweet assassin : "Que Ségolène Royal laisse les produits italiens tranquilles. Ce soir au menu : pain et Nutella". Toujours sur Twitter, la ministre de l’écologie, avait dû présenter ses excuses pour la polémique. Son intervention avait alors discrédité la taxe sur l'huile de palme portée par les écologistes.

Dans cette cacophonie ambiante, les raisons invoquées par Ségolène Royale pour cet appel au boycott: "Parce qu’il y a une déforestation massive, qui participe au réchauffement climatique" avaient eu peu d'échos.

Validée par la Sénat, retoquée par l'Assemblée, la prochaine échéance pour "l'amendement huile de palme" se traduira par un deuxième passage par le palais du Luxembourg, vraisemblablement autour du 10 mai, pour une nouvelle lecture du projet de loi biodiversité. Une commission mixte paritaire (CMP) Assemblée-Sénat sera ensuite convoquée pour tenter de mettre au point un texte commun. Un vote définitif aura alors lieu durant l'été à l'Assemblée, celle-ci ayant constitutionnellement le dernier mot. Tout est donc théoriquement encore possible.

Champs de palmiers en monoculture (Greenpeace)